Born Fi’ Dead est paru en 1995. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour le traduire ?
Quand je l’ai lu, j’étais jeune ! (ndlr : Thibault Ehrengardt a 35 ans). Ce livre a changé ma vision du reggae et de la Jamaïque. J’ai compris que malgré leurs messages de paix ou appels à l’unité, les chanteurs de reggae étaient liés aux guerres tribales qui ravageaient le pays. Born Fi’ Dead - littéralement « Né pour mourir » - m’a permis de développer une conscience politique. On a récemment lancé la collection Jamaica Insula* donc il nous fallait de bons livres à publier. Les gangs sont toujours actifs en Jamaïque. On ne pouvait pas zapper cette très bonne enquête.
Toujours d’actualité ?
Cet ouvrage retrace la genèse des gangs et la mise en place du système politico-mafieux qui mine toujours le pays. Tout a commencé dans les années 1960 et 1970. Notamment avec la destruction du ghetto de Tivoli Gardens par Edward Seaga, le chef du Jamaïca Labour Party (libéral). Il s’agissait du fief du gang le plus puissant de Jamaïque, le Tivoli Gardens ou Shower Posse (posse = gang en patois jamaïcain) pour les Américains. Encore aujourd’hui, Born Fi’ Dead est quasiment censuré sur l’île, très difficile à trouver. Disons qu’il permettra aux non-initiés de mieux comprendre la société jamaïcaine.
Depuis vingt ans, la Jamaïque a changé ?
Elle fait partie des pays du tiers-monde, sinistrés, minés par leur peu de ressources. L’île est la proie de forces extérieures : la Colombie ou le Mexique pour la drogue et les Etats-Unis pour écouler la marchandise ou rêver d’une vie meilleure. Rien n’a vraiment bougé. Les guerres de quartiers continuent. Les politiciens et les chefs de gangs arrosent toujours leurs partisans.
Christopher « Dudus » Coke, parrain de la drogue et fils du fameux Lester Coke dit Jim Brown, vient d’être arrêté. Pourquoi les habitants du ghetto se sont battus pour empêcher son extradition vers les Etats-Unis ?
Ils ne l’ont pas tous soutenus, loin de là ! Rappelons que les habitants de Tivoli Gardens vivent sous le joug mafieux, ils sont à la merci de gangs tout-puissants ! La vie est dure, dangereuse. Les gens sont inquiets, ils ont peur car il n’y a aucune règle. Malgré les « arrosages », ils ne s’y retrouvent pas financièrement. Les mafieux gèrent l’économie du quartier, envoient les gosses à l’école et distribuent des jobs pour le compte de tel ou tel homme politique. Qui est assuré d’un siège au Parlement à vie puisque les électeurs voteront selon les consignes.
L’actuel Premier ministre, Bruce Golding, a promis une grande offensive contre le crime et les complicités entre partis politiques et gangs. Un vœu pieux ?
Tous les gouvernements en parlent… Ça ne l’a pas empêché de protéger « Dudus » aussi longtemps qu’il a pu ! Je me demande plutôt pourquoi les Américains le voulaient à tout prix et pourquoi maintenant.
En quoi la situation des gangs jamaïcains est-elle singulière ?
Ils sont institutionnalisés ! Les politiques les ont quasiment créés, entretenus. Dans les années 1960 et au moment des élections de 1980, il y a eu des vagues de décès suspects de gangsters. On a toujours soupçonné la classe politique. Même le père de « Dudus » est mort dans des circonstances non élucidées : brûlé vif dans sa cellule.
Qui contrôle la Jamaïque ?
Personne et tout le monde ! Le FMI, la CIA, les politiciens mais aussi les gangs… dont les chefs tombent souvent ! La Jamaïque fait partie de la sphère d’influence des Etats-Unis qui, on le sait, n’hésitent pas à défendre leurs intérêts par tous les moyens…En fait, toutes les démocraties sont hypocrites : elles défendent de grands principes – droit, égalité, justice… – qu’elles bafouent sans complexes quand ça les arrange. La Jamaïque reste une démocratie, même si elle est une narco-démocratie.
Born Fi’ Dead de Laurie Gunst, Editions Natty Dread, Collection Jamaica Insula, 19,80 €
www.nattydread.fr I www.jamaica-insula.com
photo : Ode to JLP gunmen, Tivoli Gardens - Flickr / Gorney66






















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