France Mémoires

« Décentrer le regard sur le passé colonial »

  • Increase
  • Decrease
  • Normal

Current Size: 100%

share facebook share twitter share myspace add this
17 Juin, 2010
Par: Chloe Goudenhooft

Chargée de mission à la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise, consulting professor au Goldsmiths College (Londres) et présidente du Comité pour la mémoire de l'esclavage, Françoise Vergès est l'auteur, notamment, de "Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Aimé Césaire". Dernière production : "Ruptures postcoloniales", un ouvrage collectif sur la France et ses rapports au passé colonial. Interview.

Vendredi 18 juin au WIP Villette (Paris), Jacques Martial lira "Discours sur le colonialisme" écrit par Aimé Césaire avec qui vous avez travaillé. Pour quelles raisons avez-vous souhaité le rencontrer ?

Aimé Césaire est une figure très importante de la pensée de l’émancipation. Dans Cahier d’un retour en pays natal, il parle de « ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel / mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre ». Il a voulu parler de ceux qui n’ont pas leur nom dans les rues ou sur les monuments mais, grâce à qui, tout existe. J’étais très intéressée par cette idée. Aimé Césaire était tombé dans l’oubli en France. J’ai voulu montrer l’actualité de son œuvre.
 
Par exemple ?
 
Césaire s’est exprimé sur la question très actuelle des réparations. Pour lui, les crimes esclavagistes et racistes ne se paient pas. On ne peut pas se contenter de demander « combien doit-on payer ? » et tourner la page. Ces histoires ne sont pas finies, elles demandent une vraie réflexion. Selon lui, elles imposent des devoirs à la France, tel que contribuer au développement de l’Afrique.
 
Sa réflexion sur ce continent, d’ailleurs, est également très contemporaine. L’Afrique n’a pas d’histoire, dit-on. Pour lui, elle est riche de civilisations passionnantes. Mais sa vive curiosité pour ce territoire ne l’a pas empêché d’avoir un œil lucide sur la corruption du pouvoir, les violences faites aux peuples, les rivalités entre clans. Les dirigeants africains doivent, eux aussi, prendre leurs responsabilités.
 
Enfin, l’identité nègre. Césaire la définit comme une manière d’être au monde qui prend en compte l’histoire africaine, la traite et l’esclavage. Cette histoire est faite de souffrance mais elle est aussi créatrice et doit être assumée par les Africains comme par les habitants des anciennes colonies. Il était très terre à terre. A la fois très attaché à la Martinique et à son peuple, il restait critique à leur égard. « Nos peuples sont des emmerdeurs ! » disait-il (rires). Il reprochait à la bourgeoisie martiniquaise, dont il était issu, d’être complètement assimilée. Or, les peuples des Antilles ne sont ni Américains, ni Africains, ni Français. Pour Césaire, ils doivent se réapproprier leurs identités.
 
Que nous apprend cette réflexion sur les colonies alors que nous fêtons le Cinquantenaire des indépendances africaines ?
 
Sa pensée nous pousse à réfléchir sur la France et l’Europe à travers leur passé colonial. Aimé Césaire permet de voir autrement ces civilisations qui sont, en même temps, à la source des Lumières et à l’origine de la brutalité du colonialisme, de massacres et de la pensée racialisée.
 
Cette lecture différente de la construction de la France et de l’Europe, n’est-ce pas ce que vous proposez dans l’ouvrage collectif Ruptures postcoloniales ?
 
Si. Cet ouvrage poursuit les réflexions engagées dans La fracture coloniale. Il fallait faire quelque chose après les émeutes de 2005. Ces violences nous ont beaucoup appris sur la France. Un exemple très clair : l’état d’urgence a été décrété dans les banlieues. Le même état d’urgence avait été décrété en Algérie, au moment de la guerre d’indépendance. Cette répétition n’est pas anodine. Nos recherches consistent à repérer ces mécanismes d’habitude, à questionner la société française pour replacer le passé colonial dans la construction de la Républicaine française.
 
Comment peut-on décentrer le regard porté sur l’histoire ?
 
La méthode des études postcoloniales cherche à voir comment des définitions tel que blanc, noir s’inscrivent en nous. La relation coloniale a ordonné des identités par le haut. Or, seules les catégories marginales sont stigmatisées. Les catégories dominantes, celles des blancs, sont rendues invisibles et passent pour naturelles. Mais qu’est-ce qui autorise le statut de blanc ? Être blanc ou noir, c’est une désignation construite par des représentations. Par cet ouvrage, nous voulons signaler ces élaborations et les effets concrets qui en découlent. Une loi sur la parité ne va pas faire changer du jour au lendemain les inégalités de traitement entre homme et femme. Ces mécanismes de production d’identités opèrent tout le temps. Il faut les identifier pour pouvoir travailler contre. Ils ne disparaissent pas tout seul.
 
Les « ruptures » dont vous parlez visent-elles ces mécanismes ?
 
Oui, il s’agit de faire sauter les impasses idéologiques que nous connaissons en France. La fin du système colonial a entraîné des mutations dans la société. Les nouveaux visages de la France en question résultent de ces changements, mais ils ne sont pas pris en compte. On ne peut plus parler, comme avant, d’oppositions du type villes et campagnes. Il faut travailler sur nos certitudes et sur nos habitudes de penser. Ne serait-ce que du point de vue de la cartographie. En général l’Outre-mer n’est pas représentée sur les cartes. Or, la plus grande frontière de la France se situe entre la Guyane et le Brésil. Ça n’a rien d’anecdotique ! La cartographie, comme la réflexion sur la France, doit faire ressortir ces territoires exclus. Ce livre cherche à souligner les inégalités dues à notre passé colonial.
 
De quelle manière ?

Nous écoutons ceux qui sont à la marge, comme les sans-papiers qui sont en ce moment à Bastille. Ces gens là disent qu’ils travaillent, qu’ils vivent ici, même si ce n’est pas visible. Nous nous attachons à rendre visible ce qui est caché en changeant notre manière de voir. Le problème ne se réduit pas à la prise en compte de la diversité dans l’emploi, dans les médias. Il ne suffit pas de mettre de la couleur dans le casting ! Il faut se demander qui dirige le casting et comment il est réalisé.
 
Faire participer les peuples exclus à la construction de leur histoire, est-ce une manière de redéfinir ce casting ?

Oui. La mission Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise cherche à faire participer les habitants de l’île à l’élaboration de son histoire. Notre objectif vise à valoriser les anonymes et à faire ressortir ce que les gens estiment important. Nous questionnons les hiérarchies : si une personne tient à mettre dans ce musée une savate, parce qu’elle symbolise son travail, pourquoi dénigrer ce choix ? Rien n’est naturel, il faut tout reconsidérer pour sortir des manières de penser aveuglantes. Ce travail passe par le retournement de ce qui paraît évident. Par exemple, le travail ménager des femmes est considéré comme normal, naturel, il est donc invisible. Or, si toutes les femmes arrêtaient de travailler, toute la société serait paralysée ! Les familles ne seraient plus nourries, le linge ne serait plus propre pour aller travailler. Autre exemple : Pourquoi la Cité national de l’histoire de l’immigration ne s’appelle pas Cité du peuplement français ? Ce musée raconte l’histoire des Français d’aujourd’hui. L’appellation même du lieu est biaisée, elle oriente le regard et exclut des groupes les uns par rapport aux autres. C’est dès ce niveau là que le décentrement du regard doit se jouer.
 

 Dans le cadre du Cycle de rencontres autour de l’Afrique et du 50ème anniversaire des Indépendances Africaines, la Fnac -en partenariat avec Le Monde- organise un débat ce vendredi 18 juin autour du thème France- Afrique : Ruptures et Continuités. Avec Boniface Mongo-Mboussa pour Désir d'Afrique (Gallimard), Roland Colin pour Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté (Présence Africaine) et Françoise Vergès pour Ruptures Postcoloniales (La découverte). RDV à la Fnac Forum des Halles à 18h. En savoir plus
 
Egalement le 18 juin, à 19h30, Jacques Martial sera au WIP (Paris) pour lire le Discours sur le colonialisme écrit par Aimé Césaire. Soixante ans après sa publication, Discours sur le colonialisme conserve toute sa vigueur et toute son urgence. Une alerte et un rappel de la responsabilité qui incombe à tous de veiller au respect des droits et de la liberté de chacun. Entrée gratuite sur réservation. Info-résa : Najla Fezzani – 01 40 03 75 33 – wip-villette (at) villette.com. En savoir plus

A lire dans Respect Mag 25,  le reportage "Repensons les musées" qui revient sur la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR). En savoir plus

 
Déjà inscrit ? Connecte-toi pour réagir à cet article
S′inscrire pour réagir à cet article
En t′inscrivant, tu peux :
  • Réagir aux articles
  • Soumettre une contribution¹
  • Répondre à un appel à témoignage¹
  • Mémoriser un contenu¹
  • Participer à un jeu¹
  • Participer aux interviews online d′artistes et de personnalités¹
  • T′abonner aux podcasts¹
  • Et bénéficier de tous les nouveaux services de RespectMag.com
(1) : disponible prochainement
  1. Cultures
  2. Steve Tran / Un oeil sur mon quartier / Cinéma
  3. Claude Guéant / Islam / racisme / Politique
  4. Claude Guéant / Politique
  5. festival / Invincible / Sons d'hiver / Musique
  6. Album / FRER200 / rap / Musique
  7. Cultures / Interview / Mata Gabin
  8. Cultures / Spectacles / Villette / WIP
  9. Egalité des chances / Emploi / Prix Washburne
  10. Islamophobie / Politique
  1. Cultures
  2. Noir désir / rap / Youssoupha / Musique
  3. Barbès Café / concours / Spectacle / Musique
  4. Agression / Citoyenneté / Marseille / Nassurdine Haidari / PS
  5. 100% Noirs de France / Respect Mag / Sommaire / Vivre ensemble
  6. Diversité / ELLE / magazine / Préjugés / racisme
  7. Citoyenneté / edito / Respect Mag / Terra Nova
  8. 2012 / Black history month / Vivre ensemble
  9. Offres d'emploi
  10. Islam / Nounou / Sénat / Voile / Politique
facebook link twitter link my space link

Groupe de l’économie sociale et solidaire, investi dans les domaines de l'aide sanitaire et sociale, de l’insertion, du développement durable et de la presse citoyenne.