Valises en main, Dany Laferrière débarque à Saint-Malo et s’écrie : « nous sommes là !» D’une formule, d’un mot, l’écrivain dit l’essentiel. Oui, les voix d’Haïti sont là. Venues dire le malheur d’un peuple, mais aussi et surtout sa dignité et son espoir. Ils disent : « Ayiti* est debout parmi les vivants ! » En vers, en prose...
Saint-Malo a sorti les habits d’apparat pour accueillir ces étonnants voyageurs. Un étincelant soleil de printemps caresse le bleu de chauffe de l’océan. La ville de Chateaubriand brille. Le maire exulte. « Levez la tête aux ciels...c’est pas un arrêté municipal », rigole René Couanau, dans son discours de bienvenue. Mais cette édition n’a pas commencé ce matin de beau temps. C’est à Port-au-Prince, qu’elle devait se tenir.
Flash back. Mardi 12 janvier. Le festival doit s’ouvrir le lendemain. Les auteurs majeurs des lettres haïtiennes sont là. 16h45, le ventre de la terre s’ouvre... Ô miracle ! Michel Le bris, président et fondateur du festival et son équipe logent au Karibé, le seul hôtel, encore debout, de la ville. Lyonel Trouillot et Dany Laferrière accourent chez
Frankétienne, le pape de la littérature de ce pays. La clameur de la foule retentit : « le poète est vivant ! » Vivant mais abattu ! Laferrière à son aîné : « tu n’arrêteras pas ! Seule la culture nous sauvera ! » Au moment de se quitter, Le bris, Trouillot et Lafferrière se jurent d’organiser le plus rapidement ce festival. Et le voici à Saint-Malo.
Frankétienne est sorti de sa tanière endommagée pour venir porter la voix de son peuple. Elle résonne dans le théâtre Saint-Servan. Toujours aussi énigmatique, l’auteur délivre une longue lecture de son texte, Brèche Ardente (Ed. Riveneuve). Les mots giclent. Valsent. Une rafale.
Après l’éruption Frankétienne, l’écrivaine Kettly Mars témoigne humblement: « je n’ai que mes mots. Nous n’avons que nos mots. Ces mots qui traversent les frontières pour dire Haïti... ». Emmelie Prophète acquiesce : « il est impératif de dire, de verbaliser. J’ai eu envie de hurler après le tremblement. Mais on n’est incapable de pleurer tant la douleur est grande. Alors on écrit, on ne crie pas ! » Et la poétesse soupire : « être vivant, est-ce être du meilleur côté !? »
Une autre voix de femme monte au ciel. Dans les aigues ! Magnifique. Envoûtante. En saudade (air créole triste et empreint de nostalgie). Marlène Dorcéna chante Wongol. Cri d’amour et de rage. La nostalgie des amours partis, les âmes qui s’en vont, l’absence... Et la vie qui continue. Haïti vit. Foisonnant de mots et de vers. Plus que jamais peuple de poètes. « Là-bas, les poètes sont des dieux vivants », ne cesse d’expliquer, admiratif, Michel Lebris. Fasciné, Bruno Doucey, poète parisien, déclare sa flamme : « Haïti est mon asile poétique ! » A côté de lui, un tout jeune poète parmi les plus talentueux de Port-au-Prince, Bonel Auguste avertit : « Là-bas, on écrit dans la douleur et on est lu dans la douleur ! » Qu’importe, l’ivresse des vers tiges a pris le poète Doucey. Ayiti ou rien !
Avant de partir, Lyonel Trouillot précise fort opportunément : « Il n’y aura pas une littérature du séisme. Nous n’écrirons que par nécessité. Certains éprouveront encore le besoin d’écrire pendant longtemps sur ce drame, d’autres non. Nous n’allons pas faire une espèce de commerce de la douleur ! » `
Abradacabra ! Magie à Saint-Malo. Beken, la légende ressuscite. « Tous les Haïtiens l’ont entendu chanter même sans le connaître » dit Giscard Bouchotte, réalisateur. Extirpé des décombres de Port-au-Prince, où il croupissait dans la misère, voici Beken sur scène. Debout sur une jambe, son blues est touchant. Beken est de retour. En homme debout. Comme Haïti. Ayiti lévèyo !
*En créole






















