Jeanne Meunier et Bruno Lesort, professeurs de français, sont à l’origine de l' aventure. Tout est parti du long-métrage La journée de la jupe. « L’an dernier, nous avions emmené une classe voir le film », explique Mme Meunier. Cette sortie a eu lieu dans le cadre de Collège et ciné, un dispositif créé pour emmener les élèves plusieurs fois par an au cinéma et pour organiser des rencontres avec des intervenants. « L’idée, c’était de faire sortir des jeunes qui ne vont jamais au théâtre, ni au cinéma, ni ailleurs. A la fin de la séance, ils ont rencontré le réalisateur Paul Lilienfeld. L’échange a été très riche. Les élèves lui ont posé une question : « mais c’est ça l’image que vous vous faites de nous ? » Cette réflexion des jeunes sur leur propre image nous a interpellés. Nous avons eu envie d’aller plus loin ».
Raccrocher les décrocheurs
Les deux profs se lancent un pari : construire un projet cinématographique avec des élèves « décrocheurs » du collège. Le pas est franchi grâce à Tribudom. Ce collectif, créé en 2002, regroupe cinéastes, musiciens, techniciens du 7ème art. « Tribudom est né de l’envie de travailler autrement autour du cinéma et de montrer une autre image des quartiers dit sensibles, explique Claire Diao du collectif. Nous intervenons dans des écoles primaires et auprès de groupes d’adultes. C’est grâce à la femme de Bruno, institutrice dans une école où nous avons travaillé, que nous sommes rentrés en contact avec les deux enseignants ».
Septembre 2009, les deux classes de 3ème fusionnent pour un cours commun sur le cinéma. Chaque jeudi, de 14h à 16h, les 40 élèves se réunissent pour visionner des longs et courts métrages, réfléchir sur les rapports entre littérature et cinéma, analyser des séquences… Quatre mois plus tard, les collégiens rencontrent les réalisateurs du collectif: Claude Mouriéras (Dis-moi que je rêve, Tout va bien on s'en va), Pascale Obolo (Calypso @ Dirty Jim's, La femme invisible), Atisso Medessou (clip J'pète les plombs de Disiz la Peste), Elsa Diringer (Ada, L'attraction des astres) et Carlos Pardo (Le retour du printemps).
Passage à la pratique
« Dès janvier, raconte Claude Mouriéras, nous avons travaillé sur les scénarios en échangeant des idées avec les collégiens. C’était intéressant car ces jeunes viennent avec des problématiques qui leur sont propres, sûrement différentes d'enfants plus privilégiés. Les scénarios que nous avons créés ensemble reflètent leurs univers personnels, leurs interrogations. Par exemple, un des courts aborde l'histoire d'une jeune fille de 15 ans qui élève seule ses frères et sœurs. Il parle des difficultés auxquelles ces ados sont parfois confrontées ».
Si les personnages ont été inventés par les élèves, les rôles ont été distribués par les réalisateurs. « La phase de préparation a été très longue. Ils ont improvisé sur les scènes à jouer. Nous avons attribués les rôles de manière à faire ressortir la personnalité de chacun ».
Il a fallu attendre le mois de mai pour commencer à filmer. Dans le collège et en extérieur. Répartis en cinq groupes de huit, chaque équipe était encadrée d’un réalisateur, d’un régisseur, d’un ingénieur son et d’un cadreur. Si lors des pauses, le chahut est de mise, dès que le moteur tourne, tout le monde se concentre. « Ils sont très réceptifs, affirme François Mussa-Ibara, régisseur-stagiaire chez Tribudom. On sent que tout le monde a envie de bien faire. Ils s’y sont mis sérieusement ».
En effet, pas si facile le métier d'acteur : « improviser, c’était chaud au début, raconte Awa, une des collégiennes. Mais ça nous a appris plein de choses sur la façon de faire un film. On ne pensait pas que c’était si dur de jouer ! » . Même enthousiasme chez Yamina. Dans le court-métrage où elle apparaît, la jeune fille chante à plusieurs reprises des petits airs qu’elle a elle-même composés et écrits, grâce à l’aide de Rubens, un surveillant branché musique. « C’est trop bien de pouvoir être une autre personne, comme ça ! On fait des choses qu’on n’aurait jamais faites autrement. Ça nous montre qu’on en est capable ». Un surveillant rentre dans la salle où les élèves font une pause. Une équipe a besoin de figurants. Les collégiennes, ravies, se précipitent vers le plateau.
Un projet pour croire en eux
Redonner confiance à ces collégiens était l’un des objectifs des deux professeurs. « S’ils ne progressent pas spécialement d’un point de vue scolaire, explique Mme Meunier, l’expérience modifie leur comportement. Ils sont plus solidaires entre eux. Ils ont vraiment développé un esprit critique en matière de cinéma, sont capables d’utiliser des termes techniques et sont plus curieux aussi. Il y a également beaucoup moins d’absentéisme, c'est déjà une belle victoire. »
Les courts-métrages seront montés plus tard par les équipes de Tribudom. Un visionnage collectif est prévu pour montrer aux élèves les rushs mais aussi pour les faire réfléchir à l’importance du choix des plans quant au résultat final. En juin, les films seront projetés dans une salle de cinéma où seront invités familles, partenaires et autres groupes travaillant avec Tribudom. Chaque élève repartira avec un DVD contenant tous les métrages réalisés cette année par le collectif.
Photos: Ivan Basso www.tribudom.net






















