« Lettre ouverte aux Français », Dalil Boubakeur nous parle de son livre événement

Attentats: Boubakeur appelle à une "prière solennelle" vendredi en hommage aux victimes / Dalil Boubakeur : « Donner un aspect optimiste de la vie du musulman français » / CRÉDIT PHOTO : MOUNIR BELHIDAOUI
© Mounir Belhidaoui

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris publie, aux éditions Kero, « Lettre ouverte aux français ». Il questionne, dans nos colonnes, la place des musulmans de France dans son débat d’idées, mais aussi leur représentativité dans la société. Rencontre.

Respect mag : Quelle est l’urgence qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Dalil Boubakeur : J’arrive à une période de maturation dans ma vie. Je suis responsable de cette institution religieuse, mais aussi culturelle, civilisationnelle. C’est un témoignage et en même temps un désir de communication avec les jeunes générations. Je veux donner un aspect optimiste de la vie du jeune musulman en France.

R.M. : La communauté musulmane est-elle abandonnée ?
D.B. : La société moderne donne à l’individu sa liberté. Il n’a que lui-même comme responsable. Chaque jeune est seul face à sa réflexion. Il y a peut-être un manque lié au fait que le jeune musulman appartient à une génération assez nouvelle, particulière, n’ayant pas toujours eu une facilité dans son évolution d’enfant. Il y a une perte de chance assez précoce pour lui.

R.M. : Votre livre veut-il rappeler l’attachement des français musulmans avec la culture française ?
D.B. : Je le pense, étant moi-même musulman de père et de mère, né en pays musulman (Dalil Boubakeur est né en Algérie, ndlr). J’ai été mis très rapidement en contact avec la culture française. Au début, elle me paraissait nouvelle, mais le miracle de l’enfance a été de s’y faire assez vite. Tant et si bien que j’ai été très vite un de ceux qui lisait le mieux le français ! J’ai eu un attrait culturel pour cette langue, pour sa richesse, sa poésie. En France, les jeunes musulmans font de la langue française leur cadre général. Il y a un miracle chez les musulmans d’être tout à fait réceptif à cette culture.

R.M. : Craignez-vous que les attentats de janvier n’aient stigmatisé encore un peu plus les musulmans de France ?
D.B. : Non. Ce sont des épiphénomènes extrêmement tristes, lamentables, qui ne mènent à rien. Il est grave que cela arrive, et aussi que cela puisse être source d’amalgames, de stigmatisations, et d’attributions aux musulmans de choses qui n’ont rien à voir avec leurs vies. Il y a eu, depuis des dizaines d’années, 4 ou 5 attentats majeurs, et les musulmans de France ont été aussi étonnés, choqués de ces choses qui ne relèvent en rien de leurs volontés, de leurs désirs,  de leur imaginaire.

R.M. : Donc pour vous, Mohamed Merah et les frères Kouachi n’ont pas scellé le divorce entre les musulmans et le reste de la population ?
D.B. : Je ne crois pas. Je dirais plutôt le contraire. Cela a permis aux musulmans de mesurer les risques de laisser se développer des êtres aussi vils. Ce n’est pas la communauté qui créé ça. Mais d’une certaine manière, ce genre d’actes qui n’ont rien à voir avec l’Islam se payent d’une façon ou d’une autre. Le musulman, tout innocent et tout désireux d’embrasser la richesse de la culture française, va aussi trouver des difficultés. Celles-ci peuvent le décourager. Il aura des difficultés sociales, notamment dans la recherche d’un travail. On sait qu’il va se heurter au racisme, la stigmatisation, le chômage, surtout en période de crise. Il part avec des pesanteurs négatives qui peuvent le fatiguer, l’énerver.

R.M. : En attendez-vous beaucoup des pouvoirs publics ?
D.B. : Les hommes politiques comprennent un certain nombre d’attentes, mais les considèrent encore trop sous le prisme de l’autorité de l’Etat. La laïcité d’aujourd’hui n’a pas d’appétence particulière pour les religions. La laïcité n’aide pas les cultes, ni la pratique de celles-ci. Elle considère que plus vite on oublie nos religions, mieux on serait accueilli. Avec l’idée  sous-jacente que l’Islam peut poser des problèmes aux pouvoirs publics. Selon leur disposition, les pouvoirs publics n’ont jamais négligé l’Islam, mais parfois ils ont eu des attitudes irritées. Ils avaient l’habitude de faire à ma place, en tant que recteur de la Grande Mosquée, ce que j’étais moi-même capable de faire.

R.M. : Est-ce que la religion veut comprendre la laïcité ?
D.B. : Pour les catholiques et la communauté juive qui sont là depuis des millénaires, ça pose très peu de problèmes. Les philosophes qui ont étudié ces religions ont été des promoteurs de la laïcité. Pour les musulmans, la société est adaptée pour qu’ils aient toutes les chances de leur côté, en termes d’éducation. On peut à peine, enfant, prononcer le mot « Marignan » que quelques années après on peut citer Montesquieu !

R.M. : Assiste-t-on à un phénomène de déni des bienfaits de l’immigration ?

D.B. : Nous n’en sommes pas loin. Comme disait Fernand Raynaud : « L’immigré est venu manger le pain des français ». Au fond, c’est une boutade, mais elle a un message caché : très souvent l’immigré a dû se lever à des heures impossibles, travailler dans des conditions inhumaines, pour des salaires honteux. Malgré cela, il a tenu bon, il a consenti à tous les sacrifices pour pouvoir vivre en France avec le sourire. Ils ont souffert en silence.

R.M. : Quelle est l’actualité du CFCM ?
D.B. : Nous avons plusieurs fois rencontré les pouvoirs publics afin de continuer à coopérer dans l’organisation du fait religieux musulman en France, et surtout à la reconnaissance de la religion comme étant celle qui est la deuxième de France. Il y avait beaucoup de choses à régler en matière d’acclimatation de l’Islam. Nous nous sommes évertués, en termes de laïcité, à dire que la religion et la politique sont deux choses bien distinctes. La religion est une affaire personnelle. Nous contribuons, notamment au travers de la charte du vivre-ensemble que nous avons élaboré, à construire une société dans laquelle il n’y a pas de différences entre les uns et les autres. Ce livre incite à l’effort individuel pour acquérir des valeurs modernes, sociales, pour faire avancer l’humanité. Je souhaite que les musulmans donnent le meilleur d’eux-mêmes pour ce pays.

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