Point de départ? Le sentiment qu’il n’existait pas, hormis quelques ovnis comme Rachid Djaïdani, de littérature en connexion avec le bouillonnement de notre époque. Pas de romans reflétant l’univers des 15-25 ans, nourri de cinéma, de BD, de jeux vidéo… Au même moment, les cultures urbaines gagnaient leurs lettres de noblesse. Des gens comme Oxmo Puccino et Faïza Guène prouvaient leurs qualités de conteurs modernes. J’ai proposé à Sarbacane de créer une collection : banco.
Ligne éditoriale? Proposer des bouquins hybrides, explorant de nouvelles frontières. Les artistes sont de plus en plus protéiformes; la littérature doit se nourrir de musicalité, d’oralité. Sarcelles-Dakar, le premier manuscrit publié, est à mi-chemin entre le conte africain et le roman de rue.
Littérature urbaine, roman de banlieue? «Urbains» par leur bouillonnement, leur sens du métissage, ces livres sont surtout liés par leur capacité à revisiter la langue et le réel: quand Queneau touche Céline… Certains sont très mecs, très rap, d’autres plus féminins, ou carrément punk rock. Du bourgeois décadent au poète des cités, notre boulot est de porter la littérature d’une jeunesse française, de toutes origines et de tous milieux, réunie par son amour des mots.
Exemples de thèmes? Dans la veine «hip hop», pas mal de polars et de romans noirs, directement hérités de Chester Himes. Scènes d’ascenseurs en panne, de cohue, de voisinage: des livres parlant de villes «où l’on se cogne et ne se parle pas», de peur d’échec social, de sentiment de répression… Le Gringo Shaman de Rolland Auda se situe plutôt à la croisée des romans initiatiques et d’aventure : univers entre Lynch et Tex Avery, écriture qui pulse, ose, mixe les genres. Autre style: Alexis Broca, dont le deuxième livre aborde l’adolescence sur le ton du teen movie fantastique et déjanté à la Buffy contre les vampires. Hilarant et pertinent !
De quoi secouer le milieu littéraire? Longtemps, la littérature a été vue comme une «culture réservée». Depuis quelques mois, ça bouge. Les libraires et bibliothécaires ont été les premiers à se féliciter de l’arrivée de romans capables de capter l’attention des ados et les réconcilier avec la lecture. Cette littérature n’est pas là pour «apprendre à vivre», mais inciter à s’interroger! Et montrer que des mots de verlan et d’argot, habilement pervertis, peuvent créer du beau langage. Quel intérêt à faire du Madame de Lafayette aujourd’hui? Une écriture doit être en connexion avec son temps.
























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